Poésie

Le pré, un poème de Francis Ponge

 

Que parfois la Nature, à notre réveil, nous propose
Ce à quoi justement nous étions disposés,
La louange aussitôt s’enfle dans notre gorge.
Nous croyons être au paradis

Voilà comme il en fut du pré que je veux dire,
Qui fera mon propos d’aujourd’hui.

Parce qu’il s’y agit plus d’une façon d’être
Que d’un plat à nos yeux servi,
La parole y convient plutôt que la peinture
Qui n’y suffirait nullement.

Prendre un tube de vert, l’étaler sur la page,
Ce n’est pas faire un pré.
Ils naissent autrement.
Ils sourdent de la page.
Et encore faut-il que ce soit page brune.

Préparons donc la page où puisse aujourd’hui naître
Une vérité qui soit verte.
Parfois donc — ou mettons aussi bien par endroits —
Parfois, notre nature —
J’entends dire, d’un mot, la Nature sur notre planète
Et ce que, chaque jour, à notre réveil, nous sommes —
Parfois, notre nature nous a préparé (s) (à) un pré.

Mais qu’est-ce, qui obstrue ainsi notre chemin?
Dans ce petit sous-bois mi-ombre mi-soleil,
Pourquoi, dès notre issue en surplomb sur la page,
Dans ce seul paragraphe, tous ces scrupules?

Pourquoi donc, vu d’ici, ce fragment limité d’espace,
Tiré à quatre rochers ou à quatre haies d’aubépines,
Guère plus grand qu’un mouchoir,
Moraine des forêts, ondée de signe adverse,
Ce pré, surface amène, auréole des sources
Et de l’orage initial suite douce
En appel ou réponse unanime anonyme à la pluie,
Nous semble-t-il plus précieux soudain
Que le plus mince des tapis persans?

Fragile, mais non frangible,
La terre végétale y reprend parfois le dessus,
Où les petits sabots du poulain qui y galopa le marquèrent,
Ou le piétinement vers l’abreuvoir des bestiaux qui lentement
S’y précipitèrent…

Tandis qu’une longue théorie de promeneurs endimanchés, sans y
Salir du tout leurs souliers blancs , y procèdent
Au long du petit torrent, grossi, de noyade ou de perdition,
Pourquoi donc, dès l’abord, nous tient-il interdits?

Serions nous donc déjà parvenus au naos,
Enfin au lieu sacré d’un petit déjeuné de raisons?
Nous voici, en tout cas, au cœur des pléonasmes
Et au seul niveau logique qui nous convient.

Ici tourne déjà le moulin à prières,
Sans la moindre idée de prosternation, d’ailleurs,
Car elle serait contraire aux verticalités de l’endroit.

Crase de paratus, selon les étymologistes latins,
Près de la roche et du ru,
Prêt à faucher ou à paître,
Préparé pour nous par la nature,
Pré, paré, pré, près,prêt,
Le pré gisant ici comme le participe passé par excellence
S’y révère aussi bien comme notre préfixe des préfixes,
Préfixe déjà dans préfixe, présent déjà dans présent.
pas moyen de sortir de nos onomatopées originelles.
Il faut donc y rentrer.

Nul besoin d’ailleurs d’en sortir,
Leurs variations suffisant bien à rendre compte
De la merveilleusement fastidieuse
Monotonie et variété du monde,
Enfin, de sa perpétuité.

Encore faut-il les prononcer.
Parler. Et, peut-être, paraboler.
Toutes, les dire.
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(Ici doit intervenir un long passage, où, dans la manière un peu de l’interminable séquence de clavecin solo du cinquième concerto brandebourgeois, c’est à dire de façon fastidieuse et mécanique mais mécanisante à la fois, non tellement de la musique que de la logique, raisonneuse, du bout des lèvres, non de la poitrine ou du cœur, je tâcherai d’expliquer, je dis bien expliquer, deux ou trois choses, et d’abord que si le pré, dans notre langue, représente une des plus importantes et primordiales notions logiques qui soient, il en est de même sur le plan physique (géophysique), car il s’agit en vérité d’une métamorphose de l’eau, laquelle, au lieu de s’évaporer directement, à l’appel du feu, en nuages, choisit ici, se liant à la terre et en passant par elle, c’est à dire par des restes pétris du passé des trois règnes et en particulier par les granulations les plus fines du minéral, réimprégnant en somme le cendrier universel, de donner renaissance à la vie sous sa forme la plus élémentaire, l’herbe: élémentarité-alimentarité. Ce chapitre, qui sera aussi celui de la musique des prés, sonnera de façon grêle et minutieuse, avec une quantité d’appoggiatures, pour s’achever (s’il s’achève) en accelerando et rinforzando à la fois, jusqu’à une sorte de roulement de tonnerre où nous nous réfugierons dans les bois. mais la perfection de ce passage pourrait me demander quelques années encore. Quoi qu’il en soit…)
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L’orage originel a longuement parlé.
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L’orage originel n’aura-t-il donc en nous si longuement grondé
Seulement pour qu’enfin
       — car il s’éloigne, n’occupant plus que partiellement l’horizon bas où il fulgure encore —
Parant au plus urgent, allant au plus pressé,
Nous sortions de ces bois,
Passions entre ces arbres et nos derniers scrupules,
Et, quittant tout portique et toutes colonnades,
Transportés tout à coup par une sorte d’enthousiasme paisible
En faveur d’une vérité, aujourd’hui, qui soit verte,
Nous nous trouvions bientôt alités de tout notre long sur ce pré
Dès longtemps préparé pour nous par la nature, — où n’avoir plus égard qu’au ciel bleu.

L’oiseau qui le survole en sens inverse de l’écriture
Nous rappelle au concret, et à sa contradiction,
Accentuant du pré la note différentielle
Quant à tels près ou prêt, et au prai de la prairie,
Sonne brève et aiguë comme une déchirure
Dans le ciel trop serein des significations.
C’est qu’aussi bien, le lieu de la longue palabre
Peut devenir celui de la décision.

Des deux pareils arrivés debout, l’un au moins,
Après un assaut croisé d’armes obliques,
Demeurera couché
D’abord dessus, puis dessous.

Voici donc, sur ce pré, l’occasion, comme il faut,
Prématurément, d’en finir.
Messieurs les typographes,
Placez donc ici, je vous pris, le trait final.

Puis, dessous, sans le moindre interligne, couchez mon nom,
Pris dans le bas-de-casse, naturellement,
                            Sauf les initiales, bien sûr,
                            Puisque ce sont celles
                            Du Fenouil et de la Prêle
                            Qui demain croîtront dessus.
                                                      Francis Ponge.