Poésie

Le Printemps des poètes

À l’occasion du Printemps des Poètes, qui cette année a pour thème  l’Éphémère,
nous proposons neuf poèmes de Luc Thermac-Lefort.

D’autres poèmes, d’autres auteurs suivront.

 

                    I                                                                                                             

Aujourd’hui les herbes hautes                                                        
La douce absence de tout                                                                
Rêverie d’enfant déchaute                                                               
Pensant le vent sur sa joue

Orphelin d’infinitudes
C’est ce vent à sa fenêtre
Qui bruit de ses certitudes
L’infini sentiment d’être

Rêverie d’enfant déchaute
Le vent brûlant sur sa joue
Qui couche les herbes hautes
Souffle l’absence de nous

                    II

La perspective est idéale
De bois sombres et de murs clairs
La glace d’un reflet étale
Double l’ordre de l’univers

Le cendrier un peu de biais
Les bougeoirs à même distance
Des angles de la cheminée
L’instant t dans sa quintessence

Volupté, effroi religieux
Vivre le soupir d’une attente
Brûlure d’un cillement d’yeux
Éblouis d’une aube latente

Il dit que le monde est décor
Que toute chose est vanité
Que toute parole y est d’or
L’instant t est l’éternité

                   III

Voix et regards inextricablement

Voix grave lèvres pleines
Qui fondent en miroir
Dans l’eau de deux yeux noirs
La voix de Madeleine

Puis détachés que vienne
Chants obtus des grimoires
La voix bleue qu’on veut croire
Paterne et insereine

Bien d’autres voix encore
Regards noyant ces voix
Dansées autour de soi
Hautes, douces, sonores

Vives voix qu’on emporte
La voix d’Élisabeth
La voix de Bernadette
La voix des amours mortes

Voix de fièvres anciennes
Des demains de mémoire
Échafaudés au soir
Dans les rais des persiennes

Au-delà nu des adieux et des ans

                    IV

Sous le marronnier c’est là que j’étais ailleurs
Rentré de l’école sortant mes chevaliers
Heaumes hauberts glaives hardis ferrailleurs
De taille d’estoc cabrant leurs destriers

Instables dans l’échevellement d’herbe
Noble château de Grignols à défendre
Nous preux Anglo-Gascons l’air superbe
Haro sur le Français à pourfendre

Le feu mis par jeu au gazon
Faute à ces gens d’oïl perfides
Le pauvre fort de carton
Se consume en tresses fluides

En âcres fumerolles
Qui consternent l’enfant
Feu Castèth Grinhols
A rejoint le temps

L’enfant amer
Réalisant
L’éphémère
Mécontent

Content
Ce fut
Quand?
Feu

                    V

Le ciel de terre qui me couvre
Depuis mille ans
À l’ombre de ce chêne rouvre
Aux airs penchants
Et ce matin une visite

Le pas sur moi de quatre doigts
Légèrement
Et le clair élan d’une voix
Le verboiement
Du passereau qu’on dit pipit

Mille ans déjà que se consument
Mes ossements
Pour cette rencontre posthume
Un jour clément
Et ce chant qui dit Vivre vite

Je te salue être de grâce
J’étais vivant
Tas d’os je suis crâne grimace,
Et t’écoutant
C’est mon rêve qui ressuscite

                    VI

À ce moment si je me souviens
Quelqu’un debout s’était exclamé
Un ton odieux un cri qui charmait
Le bruit le bris d’un glas cristallin

Un silence aussi assourdissant
On crut voir pleurer les tortionnaires
Et tant de choses extraordinaires
Tout paraissait un commencement

Tout rythme dissous tout branlebas
Il restait à saisir l’occasion
Eh! pauvres humains que nous étions
Cahin-caha chacun va son pas

                    VII
Tu portais ta robe bleue
— Moi toujours en pantalons
De la couleur de tes yeux
— Mes yeux bleus? Ils sont marrons
Dans cette rue de banlieue
— Qui n’a jamais eu de nom
On s’est enlacés, joyeux
— Non je crois que tu confonds
Ah! c’était avant nous deux…
— Tu étais avec Manon
Toi encore avec Mathieu,
Je n’ai rien dit, oublions
— Je t’aime, grand amoureux

                    VIII

Qui m’a donné ce pays nu
Et m’a dit Fais-en à ta guise?
On me vit en bras de chemise
Maître jardinier ingénu

Créateur barbu chevelu
Et le monde qui s’organise
Plans grandioses et expertises
Extravague beauté voulue

Hautes futaies et avenues
Dessinant une folle frise
Quand le sol à l’aube s’irise
Dans la lente courbe des nues

Pourquoi rien de ça n’est plus?
Brisent le temps et la brise

Le jour a couru là-dessus
Le soir tout se volatilise
Qui veut que nos œuvres s’épuisent
Comme des soleils révolus

                    IX

Ce moment-là que personne ne dit
Soi le connaître enfin où l’on se perd
Ce lieu à soi comme on aime un désert
Terrain vague où s’amoure notre nuit

Nid d’ébranchement que tout vent détruit
Boue saumâtre qui parjure la mer
Chemin privé d’immondices lunaires
Ce silence où à soi seul rien n’est dit

Chant des sirènes à soi mélodie
Tel un sonnet d’ivresse débonnaire
Qui porte ailleurs le nom de maladie

Or rien que plage d’algues délétères
Où l’on se couche soi pour avoir fui
Grave un instant le règne où l’on espère